dimanche 17 avril 2011

Compte-rendu du roman « Le Deuxième Gant » de Natasha Beaulieu

Je ne vous ferez pas attendre plus longtemps pour la critique de roman que je voulais faire apparaître ici. C'est la version longue et un peu plus subjective que celle que j'avais publié sur Côté Blogue. J'espère que vous en serez satisfait. Je me devais de faire cette lecture et de réaliser un commentaire-critique, car il s'agit là d'une de mes auteures préférées et j'avais hâte de lire du nouveau de son style. 


Cela fait bien trois ans que Natasha Beaulieu ne nous avait rien laissé sous la dent, sauf un énoncé sur son prochain roman : «Un thriller sur un fétichiste de gants ». D'ailleurs, celui-ci parut au printemps dernier, toujours chez Alire, dans un grand format, la couverture présentant une main gantée derrière laquelle une clôture de barbelés se dresse. Ne vous attendez pas à une histoire de merveilleux urbain, comme elle nous avait habitués. Il s'agit ici d'un roman réaliste, historique, reposant sur des intrigues dures, troublantes, singulières, uniques, aux saveurs plus corsées que sucrées.



Nouvelle vie saisie au passage


Le deuxième gant relate les tribulations d'une jeune femme, Marie-Aile, qui vit au côté d'un homme qui la maltraite. Ses amis lui rappellent sans relâchent qu'elle mène une relation malsaine et qu'elle devrait s'en départir. Mais l'héroïne semble incapable de le faire par ses propres moyens. 

Chaque matin, la même routine : elle prend le métro pour se rendre au boulot. Or, un jour, avant que le train n'arrive, une femme d'allure excentrique lui demande son nom, sans plus, avant de s'éloigner. Quelques jours plus tard, cette femme mystérieuse, à l'accent étranger, la recroise et lui glisse à l'oreille « L'amour naît parfois de la cruauté ». Avant de s'éclipser de nouveau, elle lui laisse un de ses gants.

Marie-Aile est piquée par la curiosité. Elle décide de retrouver l'étrangère, quitte à la retracer avec l'aide (de l'étiquette cousue à l'intérieur) du gant. Tour à tour, elle vivra des expériences qui la feront évoluer, comprendre et mieux saisir sa vie.


Réalité passée mise en fiction


Natasha Beaulieu n'explore pas que l'attirance pour les gants chez ses personnages, elle fait également ressortir des souvenirs de la Deuxième Guerre mondiale : des faits, gestes, émotions envahissent les lieux, nous présentent l'état d'un monde, de pensées et de comportements de cette époque, qui se répercute encore en l'an 2000. Traiter de la Deuxième Guerre mondiale dans un roman réaliste demande une recherche minutieuse et une écriture impeccable. Serait-ce pour cette raison que l'éditeur insiste à dire que ce roman est probablement le plus ambitieux de l'auteure? Pourtant, sa trilogie Les cités intérieures, en plus des nouvelles s'y rattachant, furent déjà un projet fort d'envergure. Certes, l'auteure est parvenue à glisser des personnages et des réalités fictives, tout en restant cohérente vis-à-vis de cette réalité passée. Mais l'épanouissement des intrigues demeure ici, figé et fermé dans le roman. 

Je pense que les problèmes que nous y rencontrons – et qui déplaisent à certains lecteurs - proviennent d'ailleurs. D'un manque ou d'oublis dans la construction des personnages et des liens qu'ils tissent entre eux.


Pour le meilleur et pour le pire


Le roman dans son ensemble est une lecture agréable où l'on a envie de suivre les péripéties de ses personnages. Du moins, si on ne considère pas, avec un trop grand intérêt, son héroïne. Ce personnage manque de personnalité, on dirait qu'elle en n'a qu'une toute petite, toute faible, en sourdine. Tout au long de ma lecture, ce personnage me laissait perplexe. Elle paraît comme étant une femme soumise à son conjoint. Or, je n'arrivais pas à percevoir son état psychologique. Elle est nonchalante et n'a aucun mot à dire. Et ce n'est pas parce qu'elle en a. La seule Raison – au sens moral – qui émerge du personnage est l'Inconscient de Marie-Aile qui la pousse à aller voir ailleurs, à fuir sa situation. 

Elle me semble décalée dans le temps présent du récit, provenir d'une époque archaïque, des années 60 ou antérieurement. Une époque où il était normal qu'une femme soit battue par son mari et se taise. Toutefois, je n'écarte pas qu'il soit possible qu'une telle situation puisse exister encore de nos jours. Or, au lieu de se rebeller ou de témoigner l'inconfort de sa situation à ses proches - même à son agresseur, Marie-Aile reste indifférente, lasse, accepte son sort sans rechigner. Ce qui la rend insaisissable.


Un malaise général


Dans une critique sur le roman paru dans le journal Voir (17 juin 2010), Christine Fortier fait l'éloge du malaise que suscite constamment le roman de Beaulieu. En effet, il est présent tout au long de l'histoire : chez l'héroïne en elle-même, dans ses relations avec son entourage (ex. un conjoint malveillant, un frère entiché d'elle, un amoureux transi qui l'a toujours eu dans l'oeil), dans les liens qui rattachent les personnages entre eux, dans les événements pleins de mystère. Le malaise se poursuit même jusque dans la construction du roman. Jusqu'à une lecture avancée, j'avais l'impression qu'il y avait un problème dans la narration. Dans la première partie du roman, la narration est au "il". Donc, une mise en place de la situation et des héros principaux. Tout à coup, à la deuxième partie, voire un des derniers chapitres de la première, la narration objective devient subjective (parole à Marie-Aile). Est-ce le souhait d'offrir un point de vue introspectif? Pas vraiment. Elle raconte ce qu'elle vit – comme si elle avait été une narratrice ignorante – et s'interroge sur le pourquoi des événements. Un récit décrivant ce qui se passe, sans tellement pousser dans les émotions. 

Revenons à la personnalité propre de notre héroïne. Son silence en tout et sur tout, déjà difficile à suivre, ôte l'envie d'assister à ses péripéties. En fait, Marie-Aile est une sorte d'antihéros du début à la fin. C'est son entourage qui l'aidera à sortir de son impasse et la manipulera à ses desseins. D'ailleurs, j'ai préféré talonner les intrigues qui tournent autour de l'héroïne, paraissant plus palpitantes que les siennes. Seuls la curiosité qu'elle éprouve pour les gants et tout un univers de pensées qui se cache derrière m'incitèrent à poursuivre le roman. Je suis arrivée à la conclusion que le protagoniste du roman n'est pas réellement ce personnage effacé qu'est Marie-Aile, mais bel et bien le pouvoir de la Manipulation, et ce, sous toutes ses formes. 

Le roman Le deuxième gant ne s'adresse pas à tout public. Il véhicule des intrigues étranges, parfois choquantes, pouvant déranger les lecteurs impressionnables. Le deuxième gant trouverait preneur chez les adeptes de ce genre de lecture complexe et les curieux intéressés par une œuvre de littérature marginale. Vous serez d'abord un peu déstabilisé, mais, petit à petit, vous plongerez dans un univers de mystères, d'incertitudes et d'exotisme qui exalteront votre lecture, chacun y trouvant son compte.

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